La Ligue des auteurs professionnels

Ce 6 septembre 2018, à la Maison de Balzac à Paris, se sont rassemblés auteurs et organisations d’auteurs pour fonder la Ligue des auteurs professionnels. Les États Généraux de la Bande Dessinée avaient pris acte cette année des limites de la démarche entreprise depuis 2014 et s’étaient investis dans les États Généraux du Livre.

Aujourd’hui ils sont, avec la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse et les auteurs fondateurs, à l’initiative de cette nouvelle étape dans la défense des auteurs. La première mission que s’est assignée la Ligue, au moment où les pouvoirs publics réforment le statut social et fiscal des auteurs, est de travailler sérieusement à améliorer ce statut, qui est actuellement aussi fragile et que partiel.

Vous pourrez d’ores et déjà l’activité de la Ligue des auteurs professionnels sur son site ligue.auteurs.pro.

 

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L’heure du bilan et des réorientations

 

États Généraux du Livre, #auteursencolere et #payetonauteur

L’heure du bilan et des réorientations
pour les États Généraux de la Bande Dessinée

Au sortir des premier États Généraux du Livre, nous, fondateurs des États Généraux de la Bande Dessinée, nous sommes dits qu’il était temps d’expliquer où nous en étions et pourquoi nous nous investissons dans ces nouveaux États Généraux du Livre mais aussi dans les mobilisations sur les réseaux sociaux.

La « chaîne du livre » est la métaphore par laquelle on décrit l’imbrication des multiples maillons qui permettent de faire passer la création d’un auteur jusqu’au lecteur : éditeur, diffuseur, distributeur, libraire et tous les multiples intervenants et métiers du livre. Cette chaîne n’a de sens que si elle parvient à remplir son rôle : relier l’auteur et le lecteur. Pourtant, aujourd’hui, alors que le premier maillon, l’auteur, appelle au secours, il se sent bien seul. Le dernier maillon, le lecteur, est toujours choqué quand il découvre que toute la chaîne réussit à vivre de l’économie du livre sauf, bien trop souvent, le premier maillon.

Lorsque nous avons créé les États Généraux de la Bande Dessinée, c’était dans l’idée qu’il était impossible que les autres maillons de la chaîne du livre soient indifférents à la précarisation du premier. C’est pour cela que nous avons proposé un partenariat à tous les syndicats et organisations qui les représentent. Nous avons lancé en premier une enquête sociologique et économique sur les auteurs, avec l’idée d’agir ensuite de la même manière avec tous les autres maillons, car, dans une chaîne, tout est lié.

La situation des auteurs s’est révélée pire que nous l’avions imaginée. L’enquête a montré qu’en 2014, 53% des auteurs de BD professionnels avaient un revenu inférieur au SMIC annuel brut, 36% étaient même en-dessous du seuil de pauvreté. Si l’on ne prend en compte que les femmes, 67% étaient déjà sous le SMIC annuel brut et 50% sous le seuil de pauvreté. Avec une tendance à la baisse de ces revenus sur trois ans qui laissait à penser que tous les ans, 2% d’auteurs supplémentaires allaient descendre sous ces seuils… Ces chiffres ont fait beaucoup de bruit, et ont été relayés de la presse jusqu’au Parlement.

Quelles réactions ? Les pouvoirs publics ont montré immédiatement leur inquiétude et nous avons eu de nombreux rendez-vous avec les différents ministres et leurs services. Hélas, les EGBD ont connu 4 ministres de la Culture en 4 ans : chaque changement de gouvernement nous a fait redémarrer ce travail presque à zéro. Le seul soutien public concret nous a été apporté par une subvention de 1500 euros de la région Rhône-Alpes-Auvergne.Plusieurs festivals ont été dès le début d’un soutien précieux, à commencer par le festival d’Angoulême qui nous a permis de présenter notre session inaugurale dans d’excellentes conditions. La Cité internationale de la bande dessinée et de l’image a été aussi un partenaire solide dès le début, ce qui s’est conclu en 2017 par la signature d’une convention triennale et notre implication dans les Rencontres nationales de la Bande Dessinée.

Les sociétés d’auteurs, en partenariat depuis le début, ne se sont pas toutes montrées très attentives, mais semblent tout de même avoir tiré des conséquences de nos travaux. Nous remercions tout particulièrement la SCAM dont la subvention de 5 000 euros nous a permis de mener l’étude sur les auteurs. Nous avons donc mené tout notre travail sur 4 ans avec seulement 6 500 euros de subventions. Il aurait de toute façon été odieux de dépenser des fortunes pour dire que les auteurs manquaient d’argent.

Côté éditeurs, le SEA, Syndicat des éditeurs alternatifs, qui représente des petits acteurs économiques, a eu un contact suivi avec nous. En proposant en 2017 un contrat type beaucoup plus favorable aux auteurs, il a montré qu’il n’ignorait pas leur situation.

Qu’en a-t-il été du SNE, Syndicat National des Éditeurs, que nous avions invité dès le premier jour à nous accompagner ? Il faut bien admettre qu’à part faire acte de présence à nos sessions, il ne s’est pas du tout engagé. Le SNE ne s’est jamais positionné publiquement sur notre enquête, comme si la précarité des auteurs ne le concernait pas, et comme si cette précarité n’était pas la conséquence, en partie, des pratiques des principaux éditeurs. Certains éditeurs nous ont même vertement signifié que ce que nous faisions était mauvais pour la bande dessinée : nous étions en train de casser la machine à rêves. Il est plus facile d’accuser le porteur de mauvaises nouvelles que d’assumer sa part de responsabilité.

Même si de nombreux libraires se sont émus publiquement des résultats de l’enquête auteurs, leur syndicat a brillé lui aussi par son silence.

Enfin, alors que la presse généraliste s’est bien fait dans l’ensemble le relais de nos travaux, force est d’avouer que la presse spécialisée BD ne s’est pas sentie très concernée. Des esprits chagrins pourraient penser qu’elle s’est alignée sur la position des grands éditeurs qui la financent par la publicité. Nous craignons surtout qu’elle aussi préfère vendre du rêve plutôt que de la misère.

Finalement, il faut bien l’admettre : notre idée de réunir toute la chaîne du livre autour de la table pour réfléchir ensemble à nos problèmes a conduit à un échec. Cette chaîne n’est pas une chaîne de solidarité. C’est une chaîne où chacun des maillons veut tirer la chaîne à lui. Et où l’auteur, pour de multiples raisons, est devenu le maillon faible. Le plus étonnant est de voir tout le monde continuer son petit commerce comme si de rien n’était depuis les résultats de l’étude auteurs. Comme si une chaîne qui commence par un maillon très affaibli ne risquait pas de lâcher du jour au lendemain, entraînant tous les autres maillons dans l’abîme. Comme si ça n’était pas déjà arrivé pour d’autres arts ou pour d’autres pays.

C’est face à ce constat d’échec que nous avons abandonné l’idée de mener les études sur les autres maillons de la chaîne du livre. Nous allions passer déjà trop d’heures à nous battre ne serait-ce que pour obtenir une participation réelle et sincère à ces études. Les 1 500 auteurs qui avaient répondu à l’enquête qui les concernait l’avaient fait en toute transparence, mais nous avons vite compris au fil de nos discussion que tous les autres maillons n’avaient pas très envie qu’on regarde de trop près les flux financiers ou la situation de leurs employés…

C’est face à ce constat que nous avons finalement dû accepter de n’être que les porte-paroles des difficultés socio-économiques des auteurs, et non les médiateurs que nous avions proposé d’être. L’étude auteurs des EGBD a eu un impact énorme sur la profession, mais nous avions sans doute surestimé nos capacités comme la solidarité dans la chaîne du livre.

C’est aussi face à ce constat que nous avons rejoint l’organisation des États Généraux du Livre dès le début. Déjà parce qu’une bonne partie des problèmes de auteurs de Bande Dessinée sont les mêmes que ceux de tous les auteurs du livre.

Nous avons aussi rejoint ces États Généraux du Livre tout simplement parce que ce sont les EGBD qui ont servi de modèle aux autres organisations d’auteurs pour monter ces « super » états généraux. Elles avaient toutes envie de faire entendre aussi fortement leurs problèmes. Nous avons apporté notre expertise sociologique, institutionnelle et en communication. Nous avons aussi apporté notre expérience, et l’ensemble des désillusions qui allaient avec.

Ensemble, et forts de l’expérience de toutes les organisations qui ont été à l’initiative de ces États Généraux du Livre, nous avons dû admettre que le temps de la diplomatie courtoise était révolu. L’indifférence des pouvoirs publics, comme d’une bonne partie de la chaîne du livre, aux problèmes des auteurs nous oblige à hausser le ton.

Cela ne changera rien à notre détermination. Les fondateurs des EGBD sont plus actifs et vigilants que jamais. Mais cette fois, au lieu de tenter de mettre en place une collaboration verticale dans la chaîne de la BD, nous avons décidé aussi de faire un front horizontal avec tous les auteurs du livre. Ensemble, nous les modérés, nous les diplomates, nous avons fini par prendre comme signe de ralliement un hashtag qui dit tout de ce changement : #auteursencolere

Il faut dire que le ton s’était déjà durci sur les réseaux sociaux avec #payetonauteur, né spontanément en découvrant que le salon Livre Paris ne payait pas tous les auteurs en intervention. Qu’un salon organisé par le SNE n’adopte pas la règle commune qu’essaye de mettre en place le CNL (Centre National du Livre) sur le modèle des tarifs de La Charte a été considéré comme un vrai mépris des éditeurs pour les auteurs. Une erreur heureusement réparée après une campagne impressionnante. Après un round contre la même absence de paiement des auteurs par l’UNESCO lors de sa Journée du livre et du droit d’auteur, #payetonauteur s’est à nouveau embrasé en apprenant la tenue de malheureux « États Généraux » bis voulus par l’État la veille de ceux organisés par les auteurs (en fait consacrés surtout à la francophonie et depuis théoriquement renommés « assises »).

La première session des États Généraux du Livre s’est donc tenue à la Maison de la Poésie ce mardi 22 mai 2018. Elle a été courtoise, malgré le dédain et les maladresses des pouvoirs publics sur les volets sociaux et fiscaux. La salle a été souvent atterrée en découvrant l’ampleur de la catastrophe en cours. L’amateurisme des autorités de tutelle et l’absence de concertation ont conduit à une situation désastreuse, 7 mois avant des changements majeurs dans la « protection » sociale et le régime fiscal des auteurs. Beaucoup de promesses de concertation ont été faites par les pouvoirs publics sous la pression de ces États Généraux. Espérons qu’elles seront suivies de faits et d’effets.

La seconde session des États Généraux du Livre sera consacrée en 2019 au partage de la valeur. La situation économique des auteurs se sera sans doute encore dégradée d’ici là. La colère sera probablement encore montée de quelques crans. La mobilisation de #payetonauteur et #auteursencolere aussi. Nous sommes à la croisée des chemins. Il est urgent que toute la chaîne du livre comprenne enfin que les problèmes des auteurs sont ses problèmes.

Benoît Peeters, président,
Denis Bajram, secrétaire
Valérie Mangin, trésorière

Actes des deuxièmes Rencontres nationales de la bande dessinée

Après une première édition qui prolongeait les travaux des États Généraux de la Bande Dessinée consacrés aux auteurs, le thème des deuxièmes Rencontres nationales de la bande dessinée était éducation et bande dessinée. Organisées les 5 et 6 octobre 2017 par la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême, les rencontres ont accueilli des invités de premier ordre, dont les ministres de la Culture et de l’Éducation nationale. En présence de nombreux auteurs, enseignants, chercheurs, étudiants et médiateurs culturels, de riches conférences ont alterné avec des tables rondes et des débats.

La Cité vient de publier les actes de ces journées. Au sommaire :

  • Rencontres des savoirs
    Samuel Cazenave
  • Avant-propos
    Pierre Lungheretti
  • Allocution de la Ministre de la Culture
    Françoise Nyssen
  • Allocution du Ministre de l’Éducation nationale
    Jean-michel Blanquer
  • L’artification de la bande dessinée
    Nathalie Heinich
  • La bande dessinée à l’école hier et aujourd’hui
    Sylvain Aquatias
  • Perspectives de formation à la didactique de la bande dessinée en classe de littérature
    Nicolas Rouvière
  • Bande dessinée et diffusion des savoirs : l’avènement du documentaire graphique
    Hélène Raux
  • La bande dessinée et le haut conseil de l’éducation artistique et culturelle
    Anne Bisagni Faure

Les EGBD recommandent particulièrement aux auteurs de bande dessinée la lecture de l’intervention de Nathalie Heinich, qui éclaire de manière très intéressante la question de la l’artification de la bande dessinée.

Ces actes sont librement téléchargeables en ligne :

Les États Généraux du Livre

Les nuages s’accumulent sur l’avenir des auteurs. Plusieurs réformes prévues ou en cours sont très inquiétantes : CSG, AGESSA, impôt à la source… C’est pourquoi leurs associations et syndicats lancent cette année des États Généraux du Livre :

Les États Généraux de la Bande Dessinée sont heureux que leur initiative pour la BD ait pu nourrir l’ensemble des organisations d’auteurs du livre. Nous avons été consultés par le CPE, l’association qui les regroupe toutes, et nous avons participé à la définition de ces États Généraux du Livre. Nous avons rappelé l’importance de ne pas dégrader encore la situation des auteurs et de mettre en place rapidement des solutions pour combattre leur précarité grandissante.

IIe Rencontres Nationales : Éducation et Bande Dessinée

Sous le titre Éducation et Bande Dessinée, la Cité internationale de la Bande Dessinée et de l’Image organise jeudi 5 et vendredi 6 octobre 2017 la deuxième édition de ses Rencontres Nationales de la Bande Dessinée.

Réunissant différents acteurs du secteur invités à débattre des problématiques professionnelles en cours, les rencontres visent à proposer un espace de débat et d’analyse pour l’ensemble de la profession, avec des éclairages issus des réflexions d’acteurs de la chaîne éditoriale ainsi que de grands témoins, permettant de restituer les enjeux de la bande dessinée dans un contexte plus large.

« Véritable observatoire du neuvième art, la Cité a choisi de s’intéresser aux relations qui relient l’enseignement et la bande dessinée. Officiellement étudiée en classe depuis la mise en œuvre de l’Histoire des Arts revalorisant les arts visuels (2008-2009), la bande dessinée semble avoir conquis des milieux qui lui ont longtemps résisté, à savoir, les programmes des premiers cycles d’enseignement, voire les études universitaires.

On ne compte plus les cas d’utilisation de la bande dessinée comme support d’enseignement. Ici et là naissent des initiatives telles que les classes BD, les séminaires pour les enseignants, les résidences d’auteurs en milieu scolaire, les projets de recherches pluridisciplinaires ayant en commun la bande dessinée…

S’adaptant à ce qui peut s’apparenter à un mouvement de fond, les éditeurs spécialisés se sont aussi emparés du thème, multipliant les collections à visée « pédagogique » (La Petite Bédéthèque des Savoirs, Sociorama, Cases d’histoires…).

Spécialiste du domaine, Nicolas Rouvière s’interrogeait récemment sur cette intégration de la bande dessinée en classe. Notre chercheur la jugeait « en trompe-l’œil », pointant, notamment, l’utilisation de la bande dessinée pour enseigner autre chose qu’elle-même, soulignant le manque de formation des enseignants et l’absence, encore aujourd’hui, d’un vrai consensus des parents d’élèves et du monde éducatif en faveur du neuvième art.

Le moment est donc venu de faire le point sur les relations entre éducation et bande dessinée ; d’envisager tous les aspects d’une vraie réflexion sur les pistes pédagogiques et didactiques que tracent l’enseignement et la pratique du neuvième art, ainsi que les méthodologies à appliquer en classe et sur les temps périscolaires. »

Ces rencontres bénéficient du partenariat du réseau Canopé du Ministère de la Culture et de la Communication, du Ministère de l’Éducation Nationale, des États Généraux de la Bande Dessinée, de GrandAngoulême, du Pôle Image Magelis et de la région Nouvelle-Aquitaine.

Renseignements, programme et inscriptions sur www.citebd.org

Video : Auteur de BD, une profession en danger

Pendant le Festival International de la BD d’Angoulême, les États Généraux de la Bande Dessinée ont proposé une rencontre sous le titre « Auteur de BD, une profession en danger ». Après être revenus sur les chiffres les plus marquants de la grande enquête auteurs, ils ont présenté plusieurs focus sur le volet qualitatif de cette étude. Un ensemble des données et de témoignages saisissants.

La rencontre se tenait le samedi 28 janvier 2017, de 11h à 13h, dans la salle Nemo de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

Convention EGBD / CIBDI

Les États Généraux de la Bande Dessinée et la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image signent une convention de partenariat triennale 2017-2019

Benoît Peeters, président des EGBD, et Pierre Lungheretti, président de la Cité, signent la convention EGBD / CIBDI

Les États Généraux de la Bande Dessinée et la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image ont décidé de développer un partenariat triennal pour conduire ensemble un programme d’études et d’analyses sur le secteur de la bande dessinée. Ce rapprochement s’était déjà amorcé à l’occasion des premières rencontres nationales de la bande dessinée du 28 au 30 septembre 2016 qui avaient traité de « La bande dessinée au tournant » et particulièrement de la situation de plus en plus difficile des auteurs au sein de l’écosystème bande dessinée.

Les EGBD et la Cité souhaitent approfondir cette collaboration en unissant leurs ressources et en créant des synergies nouvelles, notamment en faisant appel à de nouveaux partenaires. La convention prévoit que les deux structures définissent un programme annuel de travail qui pourra consister en études et notes d’analyse, des séminaires de travail, des colloques et tables-rondes, organisées à Angoulême ou dans d’autres lieux.

Les EGBD et la Cité espèrent ainsi contribuer encore plus efficacement à la compréhension de la situation actuelle de la Bande Dessinée et à l’émergence de propositions pour un avenir favorable à tous.

Rencontre Angoulême 2017 

Auteur de BD,  une profession en danger

La grande enquête des États Généraux de la Bande Dessinée auprès de 1500 auteurs a montré que leur situation socio-économique était souvent très précaire.

Afin d’avoir des données plus précises et plus fines sur les réalités de leur pratique quotidienne, une enquête qualitative est en cours auprès d’une vingtaine d’autrices et d’auteurs de plusieurs générations et divers niveaux de notoriété, mais qui se considèrent tous comme professionnels. Des sociologues et de jeunes chercheurs les interrogent sur leurs conditions de travail, leurs horaires, leurs revenus, leur protection sociale, etc.

Les premiers résultats permettent déjà, sans faire de misérabilisme, de confirmer de façon claire et étayée que la profession d’auteur de bande dessinée est en grand danger. Cette rencontre s’adresse donc aux professionnels mais aussi à tous les lecteurs qui voudraient mieux comprendre cette inquiétante situation. La présentation sera suivie d’un débat avec la salle.

Date : Samedi 28 janvier de 11h00 à 12h30
Lieu : Salle Nemo, CIBDI, 60 Avenue de Cognac, 16000 Angoulême.

Entrée libre dans la limite des 250 places disponibles.

Organisée par les États Généraux de la Bande Dessinée,
en partenariat avec la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

Un point sur les États Généraux de la Bande Dessinée

Dans le cadre d’un long entretien, Benoît Peeters, président des États Généraux de la Bande Dessinée, fait un point sur le travail en cours. L’occasion de préciser les enjeux, d’expliquer les difficultés rencontrées, mais aussi de donner un premier sentiment sur la situation de la Bande Dessinée à la lumière de deux ans d’étude et de réflexion.

Comment se sont mis en place les états généraux de la bande dessinée (EGBD) ?

Le déclencheur a été le projet de réforme de la retraite complémentaire. Un point très technique qui appelle un peu d’explication. Grosso modo, les auteurs ont en France un système de protection sociale faible. Ils sont supposés avoir une caisse spécialisée, généralement l’Agessa (Association pour la Gestion de la Sécurité Sociale des Auteurs), mais il y en a d’autres. Certains prélèvements, assez faibles, sont réglés par les éditeurs, et d’autres sont payés complémentairement par les auteurs quand ils atteignent un certain seuil de revenus. Il existait déjà une caisse de retraite complémentaire (RAAP-IRCEC), qui n’était donc pas la retraite principale, pour laquelle les auteurs choisissaient dans leur majorité un prélèvements assez faible. Il faut savoir que, pour des raisons qu’on peut comprendre assez facilement, les auteurs ne comptent pas beaucoup sur leur retraite. D’abord parce qu’ils ont le sentiment que de toute façon ils ne toucheront pas grand-chose et qu’ils se soucient davantage de s’en sortir au présent. Ensuite, parce que la plupart des auteurs ne veulent pas vraiment « prendre leur retraite » ; ils souhaitent continuer à travailler le plus longtemps possible. C’est un métier créatif, donc on se dit « tant que je suis en forme et que le métier me passionne, je continue ; je ralentirai peut-être le rythme ». Mais on ne s’imagine pas passer à la retraite.

Tout d’un coup arrive une réforme qui a été imposée sans concertation avec les auteurs de BD, et qui fait passer les prélèvements pour la retraite complémentaire à 8%. On a traduit cela très vite comme l’équivalent d’un mois de revenus. Donc on est passé brutalement de pas grand-chose à un mois de revenus. Or, cette réforme est survenue à un moment où les auteurs étaient déjà paupérisés et fragilisés. Elle a donc été la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Il y a eu rapidement un mouvement d’indignation grâce aux réseaux sociaux, et le SNAC, dans sa section BD, s’en est fait activement le relais.

J’ai eu à cette époque de longues conversations téléphoniques avec Denis Bajram, un auteur très actif sur ces questions. Je lui ai dit qu’il me semblait que, si sérieux soit-il, le problème RAAP/IRCEC n’était que le symptôme d’une crise plus profonde de la profession. Il me semblait qu’il nous faudrait de véritables états généraux de la bande dessinée pour analyser toutes les composantes : la surproduction, les contrats d’édition, les ventes d’originaux, les écoles… C’est une idée que je lance dans la conversation. Je lui dis qu’on ne va pas s’en sortir si on parle juste de la retraite complémentaire. Il faut comprendre plus largement où en est la bande dessinée et particulièrement où en est la profession d’auteur de bande dessinée. Quelques semaines plus tard, après avoir testé l’idée autour de lui, il a voulu qu’on passe à l’acte, et m’a demandé si j’étais d’accord d’être le président de ces EGBD. Mon double profil de scénariste et d’analyste/historien de la BD lui semblait intéressant. Comme j’avais lancé l’idée, il m’aurait été difficile de décliner. Tout de suite, Denis Bajram et Valérie Mangin, sa femme, m’ont dit qu’ils prendraient un rôle plus opérationnel. Ils ont lancé l’idée au festival de Saint-Malo en octobre 2014, et elle a tout de suite eu un grand retentissement. Puis on a ouvert les EGBD en janvier 2015 au festival d’Angoulême.

Notre premier désir était que cela ne soit pas seulement l’affaire des auteurs. On voulait que ce soit des états généraux de la profession au sens large. Il se trouve que, même si beaucoup d’associations, d’entités professionnelles et institutionnelles ont rejoint les états généraux, c’est quand même resté largement une affaire d’auteurs. Lors de la première présentation publique il y avait le Syndicat National des Éditeurs (SNE), le syndicat des éditeurs alternatifs (SEA), le Ministère de la Culture, le CNL et différentes institutions qui ont dit être avec nous, mais quand il s’est agi d’apporter des financements ou du travail, nous nous sommes retrouvés un peu seuls. Nous avons réussi à trouver de très modestes financements auprès de la SCAM et de la Région Rhône-Alpes (devenue depuis Auvergne-Rhône-Alpes) pour lancer une grande enquête sur les auteurs, mais au Ministère de la Culture on n’a pas eu beaucoup d’échos. Sans doute parce qu’il avaient déjà lancé une enquête large et coûteuse sur l’ensemble des auteurs de l’écrit, et qu’ils observaient notre initiative avec un peu de méfiance. Parallèlement, nous avons mis en place un comité scientifique pour donner à notre enquête toutes les garanties de sérieux.

Comment avez-vous constitué le comité scientifique ?

On l’a construit avec de grands spécialistes de la bande dessinée, comme Thierry Groensteen, Jean-Pierre Mercier et Pascal Ory, mais aussi des spécialistes de questions économiques ou sociologiques, comme Nathalie Heinich, Thomas Paris et Eric Maigret. Je participais moi-même à toutes les réunions. Nous avons dressé la liste des enquêtes qu’on souhaitait mener, une dizaine environ, puis nous nous sommes concentrés sur la première qu’on voulait lancer, la plus urgente, celle sur les auteurs. On a élaboré patiemment le questionnaire, on l’a fait valider par des auteurs. Puis on s’est demandé comment le diffuser. On n’a pas du tout pris la méthode du Ministère de la Culture, avec envoi des questionnaires par la poste et enveloppes à en-tête. On a voulu s’appuyer sur la dynamique des réseaux sociaux où les auteurs de BD sont très actifs. Dès les premières heures nous avons eu un taux de retour incroyable. Et puis, avec les relances, nous avons atteint les 1500 réponses.

Récemment, aux rencontres nationales de la BD d’Angoulême, Pierre-Michel Menger, professeur au Collège de France et grand spécialiste de la sociologie du travail créateur, a déclaré que cette enquête était remarquable, autant dans ces questionnements que dans le nombre de réponses, avec un échantillon très représentatif. Il a donc validé publiquement le travail qui a été mené. C’était important pour nous d’avoir une autorité qui, non seulement analyse l’enquête de plus près, mais lui apporte aussi une légitimité. Personne ne pourra dire que l’enquête était biaisée, partiale ou trop militante. Pierre-Michel Menger l’a dite fiable, et a montré qu’elle apportait des enseignements très neufs sur les particularités de la profession d’auteur de bande dessinée. C’était la thèse que je défendais depuis longtemps auprès du Ministère de la Culture et du Centre National du Livre (CNL) : il existe une vraie spécificité de la profession d’auteur de BD, qu’il ne faut pas écraser dans le monde plus large des auteurs de l’écrit. La profession tient de l’art mais aussi et surtout de l’artisanat. Le temps qu’un dessinateur consacre à la réalisation d’un album de BD est considérable ; la pratique d’un second métier est donc beaucoup plus difficile que pour un écrivain, d’autant que les publications se doivent d’être régulières pour avoir une chance de succès. Toutes ces thèses ont été confirmées par Pierre-Michel Menger et d’autres spécialistes.

Peu à peu, ce discours sur les spécificités de la profession commence à être compris des autorités, mais pour elles nous restons une petite profession, bien moins visible que les acteurs, les musiciens ou les journalistes. Les auteurs de BD sont restés longtemps très isolés et individualistes, par rapport à d’autres professions plus habituées à se mobiliser. Ce n’est que très récemment que les auteurs jeunesse et les auteurs de bande dessinée ont commencé à se rassembler. Pendant longtemps, seuls les éditeurs étaient considérés comme représentatifs.

L’objectif des EGBD est-il la mise en place d’une politique publique dans ce secteur spécifique qu’est l’industrie de la BD ?

Avant tout, il fallait faire prendre conscience des réalités de la profession et en dessiner les contours. On a commencé par essayer de comprendre, par exemple, la différence entre amateurs, professionnels précaires et professionnels installés. On a voulu établir une première cartographie : étudier la proportion homme/femme, le poids des différentes générations, le niveau de formation, essayer de comprendre les situations sociales et financières. Et donc faire apparaître un certain nombre de traits, mais sans a priori. Il s’agissait là de nos buts premiers. Il est clair que cet état des lieux peut et doit déboucher sur une meilleure prise en compte de la bande dessinée auprès du Ministère de la culture, du Centre National du Livre, des Centres Régionaux du livre et de divers autres organismes. Mais aussi sur des aides plus adaptées, et si possible des rapports auteurs/éditeurs plus équilibrés.

Notre souhait est toujours de prolonger cette enquête sur les auteurs par une enquête sur les éditeurs, une autre sur les libraires, etc. Il se trouve que c’est la mobilisation des auteurs et la sincérité de leurs réponses qui ont permis à cette première enquête d’aboutir à des résultats éclairants. Sans l’aide active des éditeurs, il serait impossible de faire aboutir une enquête sérieuse sur la situation de l’édition de bande dessinée. Or, pour dire les choses gentiment, nous n’avons pas senti pour l’instant, et notamment de la part de Guy Delcourt qui préside le groupe BD du SNE, un grand enthousiasme à recueillir et partager des données. Quant aux libraires accordant une large place à la bande dessinée, qu’ils soient ou non spécialisés, ils sont très difficiles à atteindre, dilués qu’ils semblent être dans l’association générale des libraires. Pour l’instant, nous n’avons donc pas pu lancer toutes les enquêtes qui nous semblent nécessaires. Nous travaillons actuellement à l’enquête qualitative sur les auteurs, une vingtaine de grands entretiens qui compléteront et affineront les données quantitatives déjà disponibles sur le site www.etatsgenerauxbd.org.

Pourriez-vous me décrire l’investissement des pouvoirs publics dans les EGBD ?

Jusqu’à présent, il a été réduit. La région Auvergne-Rhône-Alpes a donné un peu d’argent, et une société d’auteurs, la SCAM, est intervenue de manière plus conséquente. Les enquêtes quantitatives et qualitatives ont été menées avec un budget minimaliste. C’est un mélange de travail associatif, bénévole et militant qui a permis leur réalisation. Même ceux qui ont réalisé et transcrit les entretiens l’ont fait dans des conditions d’économie très serrée. Le fait qu’on agisse de manière rapide et indépendante a probablement fait un peu peur aux institutions. Ce n’est pas leurs méthodes. Eux, ils ont l’habitude de lancer des projets sur 3 ou 4 ans avec des procédures lourdes, en privilégiant le courrier. Nous, nous avons transformé notre questionnaire papier en questionnaire informatique, et deux étudiants de HEC Paris intéressés par le travail créateur nous ont aidés pour la première analyse. Tout cela s’est fait dans une dynamique différente de celle de grosses agences ou de bureaux d’études, mais au prix d’un investissement de temps considérable de notre part. C’était notre projet et nous en avons assumé les conséquences, même si pour les prochaines enquêtes il est indispensable que le relais soit pris.

Pensez-vous que c’est à cause d’un problème de légitimité que la BD est peu prise en compte par les pouvoirs publics ?

Oui. Je pense que le champ de la bande dessinée n’est pas vraiment considérée, dans son poids économique et dans ses retombées indirectes pour l’animation, les jeux vidéo, le cinéma, etc. La bande dessinée se situe entre la culture et le divertissement, entre la création et l’industrie, entre le monde du livre et celui des beaux-arts. Elle demeure mal comprise et peu soutenue. Une des premières choses que nous avons entendue, au CNL comme au Ministère de la Culture, c’est l’idée que le second métier est la règle dans le monde du livre, et que la plupart des auteurs ne peuvent ni ne doivent espérer vivre de leur travail. On parle de « second métier », mais on veut en fait dire le premier ! Pour un écrivain, le second métier est généralement le métier d’auteur, puisque le revenu principal vient d’un autre métier, souvent l’enseignement, le journalisme ou l’édition.

L’un des messages que essayons de faire passer, c’est que la bande dessinée repose sur une assiduité artisanale, condition sine qua non d’une régularité éditoriale. C’est particulièrement le cas pour les séries qui continuent de représenter le gros du marché de la bande dessinée. Un auteur doit produire au minimum un album par an, ce qui le mobilise entre huit et douze mois dans la plupart des cas. S’il met plus d’un an à réaliser son album, il fragilise économiquement sa série ; l’éditeur cesse de s’y investir, à moins qu’il ne remplace le dessinateur. Un auteur de BD peut donc avoir quelques boulots d’appoint : une intervention dans une école, une affiche, une illustration, etc. Mais il ne peut pas avoir une autre occupation astreignante.

Ces dimensions du travail d’auteur restent largement incomprises, particulièrement par les institutions et les pouvoirs publics qui se sont moins penchées sur ce domaine que sur le spectacle vivant ou l’audiovisuel. Il reste parfois un peu de dédain, nous l’avons senti, mais il y a surtout pas mal d’illusions, comme l’idée que la bande dessinée serait toujours en croissance. Il y a donc moins d’écoute que pour d’autres champs culturels, ou une écoute peu adéquate. Par exemple, les commissions d’aides en Belgique comme en France partent du principe qu’il faut soutenir essentiellement des avant-gardes, des œuvres expérimentales, puisque le reste peut fonctionner tout seul. Mais cela ne correspond plus du tout à la réalité du secteur, pour les auteurs comme pour les éditeurs. Si dans le cinéma les pouvoirs publics ne finançaient que les œuvres très pointues, le cinéma français ne tarderait pas à s’effondrer. Il y aurait donc de nouveaux mécanismes à inventer.

Quel est pour vous le poids du contexte actuel (social, politique, économique) sur la faible intervention des autorités ?

Il est certain que les auteurs de bande dessinée sont loin d’être les seuls à souffrir. Il y a quelques années, on  a commencé à parler « d’intellos précaires », on peut parler maintenant de la même façon de créateurs précaires à l’intérieur d’un système social et professionnel qui s’est assez largement déréglé. La masse des entrants dans un certain nombre de professions artistiques a augmenté considérablement sans que la santé du secteur ne le justifie. Cela pose notamment une question que je trouve inséparable de celle de la crise des auteurs de bande dessinée : celle des écoles. On forme dans un nombre toujours plus grand d’écoles de plus en plus de professionnels, ou de supposés professionnels, mais en réalité ils arrivent sur un marché à la fois pléthorique et paupérisé. Ce qu’on se garde bien de dire. Les formations ont généré une économie propre parfois déconnectée de la réalité des pratiques. Dans beaucoup d’écoles, on n’évoque pas assez la réalité concrète de la profession, la nécessité d’aptitudes professionnelles très diversifiées, le staut social, etc. Dans le meilleur des cas, on continue d’entretenir l’idée que les débuts sont difficiles, mais que la situation s’améliore peu à peu, en même temps que la notoriété s’installe et que les albums s’accumulent. Sauf que ce n’est plus vrai.

À nos débuts à François Schuiten et moi-même, pendant les années 80, la revue A Suivre payait forfaitairement chaque page qu’elle publiait. Les droits d’auteurs couraient donc dès le premier exemplaire vendu, et les albums s’enchaînant, les droits d’auteurs devenaient effectivement plus conséquente. Aujourd’hui, il n’y a plus de revues, l’auteur touche une avance, mais cette avance est plus élevée que les droits versés pendant les 2 ou 3 premières années, voire que les droits versés pour toujours. L’auteur doit s’habituer à ne vivre qu’avec ces avances. Même après plusieurs albums, la situation n’évolue pas, dans la majorité des cas. L’avance est à la fois insuffisante pour vivre et plus importante que les droits d’auteurs potentiels d’un album. L’auteur reste donc un éternel débutant, tandis que l’éditeur a l’impression de l’avoir payé plus qu’il n’aurait dû. Pire : pour beaucoup d’auteurs qui ont commencé à publier il y a 15 ou 20 ans, il y a une dégradation des conditions.

La crise et la révolte générées par la réforme de la retraite complémentaire correspondent en grande partie à cette situation. Des gens qui gagnaient l’équivalent du SMIC ou un peu plus se retrouvent dans une situation de plus en plus difficile, et quelquefois invivable, au sens strict du terme. On est donc vraiment dans une situation d’étranglement. Le très beau sous-titre du livre de Menger sur le travail créateur est « s’accomplir dans l’incertain ». Quand j’ai commencé à publier, c’était déjà le cas. Mais l’incertain avait sa face positive à côté de sa face négative ; certains auteurs faisaient de belles carrières. Aujourd’hui, il n’y a plus l’incertain, mais la quasi-certitude de ne jamais s’en sortir. On dit aux auteurs de préparer leur retraite. En soi, ce n’est pas une mauvaise idée, mais ils se soucient d’abord de leur loyer, de leurs factures, de ce qui va leur arriver si ils tombent malades…

Si la réponse du RAAP-IRCEC est tout à fait inadéquate, c’est parce qu’elle évoque un avenir à long terme, alors que la plupart des auteurs se soucient d’un avenir à un ou deux ans, voire à un ou deux mois. Il y a donc un malentendu complet. Tout le monde souhaite que les auteurs bénéficient d’une bonne protection sociale et d’une retraite décente. Mais avant cela il s’agit de voir si une profession se maintient ou s’écroule. Si elle s’écroule structurellement, si la paupérisation est inéluctable, il est nécessaire d’avoir plus de transparence. On ne peut pas donner aux jeunes générations et à leurs parents l’impression que la bande dessinée est un métier d’avenir, qui justifie d’investir dans des formations longues et coûteuses. C’est une question de morale élémentaire.

Maintenant, pour répondre plus largement à votre question, il est certain qu’il a de plus en plus d’albums publiés, de plus en plus d’autres biens culturels disponibles. Il y a une profonde transformation des pratiques induite par le numérique, avec une partie des loisirs qui migrent vers du gratuit ou du pseudo-gratuit. Et il y a une économie des lecteurs potentiels, qui est fragilisée par ce qu’on appelle improprement la crise. Dans un tel contexte, l’album de bande dessinée, qui est relativement cher chez nous, car c’est un objet sophistiqué, ne peut que souffrir.

La crise concerne donc toute l’industrie de la bande dessinée, et pas seulement les auteurs…

Oui, la plupart des éditeurs, les plus petits bien sûr, mais aussi un certain nombre de grosses maisons, ont une économie de plus en plus difficile. Le fond se vend moins qu’avant et la surabondance des nouveautés pose de plus en plus de problèmes. Beaucoup d’albums sont réellement invisibles ; il n’ont pas la moindre chance de se vendre. Si le marché global semble être encore en légère croissance, le tirage moyen et surtout la vente moyenne des albums ne cessent de diminuer. Cela durcit inévitablement les rapports auteurs/éditeurs, même s’ils restent globalement plus civilisés que dans le monde de la musique ou de l’audiovisuel. Mais lorsqu’un jeune auteur essaie de négocier de meilleures conditions, l’écoute est assez réduite : l’éditeur dit qu’il a déjà perdu de l’argent sur les volumes précédents, et qu’il fait un effort en publiant le suivant. Le rapport de force est donc très défavorable à la plupart des auteurs. Bien sûr, en cas de succès, la situation est toute différente : d’une part, les droits d’auteur sont plus importants puisque les ventes sont plus conséquentes, d’autre part, les conditions contractuelles sont plus faciles à négocier.

Pour éviter la dégradation des conditions, et permettre aux auteurs de vivre un peu plus décemment de leur travail, je suis persuadé qu’il reste des possibilités, mais c’est dans le cadre d’une négociation collective qu’il faudrait discuter de certains principes. Nous aurions quelques propositions pour améliorer les contrats, des propositions pas nécessairement coûteuses, comme des contrats de durée plus courte, des clauses plus favorables en cas de succès, etc. Si la rémunération initiale est faible, il faut trouver des contreparties. Tout cela obéit d’ailleurs à une forme de logique. Si la bande dessinée ne se renouvelle pas suffisamment, son patrimoine va se démoder rapidement. Même économiquement, les éditeurs sont tenus de préparer l’avenir en proposant des œuvres vivantes, contemporaines, surprenantes, en prise avec les nouveaux médias. On ne pourra pas toujours jouer sur la reprise des héros d’hier et d’avant-hier, les sequels et les préquels. Il faut réinventer la série de bande dessinée, comme la télévision a réinventé la série télé. Mais cela suppose d’investir dans la création, pour permettre aux auteurs de travailler en profondeur plutôt que de courir les petites commandes.

L’auteur ne doit pas se faire d’illusions, et s’imaginer que l’éditeur est en train de gagner des fortunes sur son dos. Mais l’éditeur doit se rendre compte qu’il exige de l’auteur une grande régularité, ce qui ne laisse guère de possibilité à l’auteur de gagner sa vie autrement. La dimension artisanale du travail est un paramètre qui devrait être mieux prise en compte, d’autant que les nouvelles technologies ont augmenté le nombre de tâches assumées par l’auteur. Aujourd’hui, c’est souvent le dessinateur qui prend en charge les tâches techniques de scan et de retouches des fichiers, voire de maquette de l’album. Ces travaux annexes ne sont pas reconnus comme tels. Sur les tâches promotionnelles, il y aurait aussi beaucoup à dire. Avec la montée en puissance des réseaux sociaux, on assiste à un transfert graduel du travail de promotion de l’éditeur vers l’auteur.

La première phase des EGBD était donc une phase de mobilisation, de prise de conscience, d’analyse aussi, comment voyez-vous la suite des événements ? Pensez-vous pouvoir traduire cela en politique publique ?

Je pense que nous allons faire une première série de propositions assez vite, dès le prochain Angoulême en janvier 2017. Mais cela ne sert à rien de faire des propositions s’il n’y a pas d’interlocuteurs. Après deux rencontres, nous étions parvenus à bien exposer le dossier à Fleur  Pellerin. Mais cet acquis a été réduit à rien lorsqu’elle a été remplacée par Audrey Azoulay. Le Ministère de la Culture semble ne plus se préoccuper depuis que de la crise du Festival d’Angoulême. Mais si important soit-il, le Festival n’est qu’un aspect du problème. Les difficultés qu’il rencontre sont un symptôme des difficultés du secteur. Une vraie politique de la bande dessinée ne peut pas se résumer à la nomination d’un médiateur pour Angoulême.

On ne peut qu’espérer que le prochain Ministre de la Culture s’intéressera à notre secteur et tentera de comprendre ses difficultés spécifiques. Les aides à la création devraient être revues et amplifiées. Le Ministère pourrait aussi favoriser une forme de concertation, sur plusieurs terrains. Beaucoup d’auteurs commencent ainsi à remettre en cause le principe de la dédicace gratuite.  Le CNL a récemment exigé que la participation des auteurs aux débats dans les festivals soit systématiquement rémunérée, comme le sont les interventions dans les écoles, et c’est bien sûr une bonne chose. Mais cela concerne surtout les écrivains. Pour les dédicaces des auteurs de bande dessinée, rien n’est prévu pour l’instant. Or si la dédicace est parfois un plaisir, elle peut aussi devenir pesante, et surtout elle fait perdre de précieuses journées de travail aux auteurs, ce qui aggrave encore leur précarité. De ce côté-là aussi, il faudrait mettre en place des codes de bon usage.

Entretien réalisé en novembre 2016 par Sylvestre Pinna, étudiant en Sciences Politiques à l’Université libre de Bruxelles dans le cadre de son mémoire de Master consacré aux EGBD.

Nantes : Rencontre EGBD / Maison Fumetti

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Maison Fumetti organise à Nantes une rencontre consacrée aux résultats de l’enquête auteurs des États Généraux de la Bande Dessinée le mercredi 2 novembre de 18h00 à 20h00.

En présence de Denis Bajram et Valérie Mangin, pour les EGBD, de M. Seassau, adjoint au Maire de Nantes délégué à la lecture publique et aux médiathèques, cette rencontre sera accueillie par le festival des Utopiales. La présentation sera suivie d’un échange avec la salle.

Cette rencontre est gratuite et ouverte aux auteurs de bande dessinée bien évidemment, mais aussi à tous les professionnels qui se sentent concernés par ces questions. Pour y assister, merci d’envoyer un mail à contact@maisonfumetti.fr avant le 1er novembre, avec votre nom et prénom, ainsi que la mention “EGBD” en objet, et de vous présenter à l’entrée de la Cité des congrès de Nantes le 2 novembre à 18h00. Attention, les places sont limitées.